29/04/2019

Employé·e·s d'abattoirs, sadisme et psychopathie

Temps d'audition : 9'18''


Pour sa deuxième chronique, Florence Dellerie ose aborder ce que vivent les employé-e-s d'abattoirs. On comprend aisément à quel point ces hommes et ses femmes agent·e·s délégué·e·s à la mise à mort souffrent, et ce ne sont ,pas seulement les animalistes qui les rejettent. Une incursion éthique dans une réalité d'un des dommage collatéral du spécisme.


Version écrite

Temps de lecture : 8min

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Sommaire
1 - On a tendance à voir le monde de façon binaire
2 - Les processus psychologiques à l'œuvre
3 - Capitalisme et précarité
4 - Une erreur stratégique

5 - La pépite
(Steack Machine, Geoffrey Le Guilcher)
6 - Conclusion + citation de fin

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Bonjour à tous et à toutes, et merci d'être à l'écoute de cette nouvelle chronique sur NONBI Radio !

Ce dont je vais parler aujourd'hui, c'est d'un sujet qu'on peut, il me semble, qualifier de tabou ; parfois difficile à aborder dans les milieux animalistes... Mais pas seulement. Car personne n'aime vraiment en parler, tout le monde se renvoie un peu la balle. Je veux parler des employé·e·s d'abattoir.

Vous savez, ces gens dont personne ne veut faire le boulot. Ces gens qui sont volontiers qualifiés de "monstres", de "psychopathes", de "pervers sadiques" ou d'"affreux tortionnaires" ; parfois par des personnes végétariennes, véganes ou antispécistes, bien sûr - mais très souvent aussi - notons le paradoxe - par des personnes qui consomment le résultat de ce travail ; à savoir des produits issus des animaux abattus. Je vous propose donc ici ma vision des choses.

1 - On a tendance à voir le monde de façon binaire

Lorsqu'on rejette l'oppression et les violences exercées sur les autres animaux (exploitation, mutilations, mises à mort, etc.), on a tendance à ranger le monde en deux catégories. On va souvent classer d'un côté toutes les entités qui semblent correspondre aux valeurs que l'on défend : personnes véganes, militants et militantes antispécistes, refuges, associations de défense des droits des animaux...

Et de l'autre côté, on va placer toutes les entités qui semblent ne pas correspondre aux valeurs que l'on défend : multinationales, gouvernements, personnes pratiquant la chasse, éleveurs et éleveuses, militants et militantes anti-véganes, employé·e·s d'abattoirs, bouchers, etc.

On scinde donc le monde en deux : les oppresseurs et leurs allié·e·s d'un côté ; et les oppressé·e·s et leur allié·e·s d'un autre côté.

Les choses sont pourtant un peu plus complexes que ça.

2 - Les processus psychologiques à l'œuvre

Il est évident qu'il est extrêmement difficile, voire impossible, de mettre à mort un être dont on sait qu'il est sensible et "innocent" entre guillemets ; donc pour lequel on développe de l'empathie. Les ouvriers et ouvrières qui travaillent en abattoirs ne peuvent donc tout simplement pas s'attacher à voir les animaux qu'ils tuent comme des êtres sensibles. Pour pouvoir faire le job, elles et ils doivent mettre en place ces mécanismes de défense psychologique.

Parmi ces mécanismes, on retrouve :
- L'indifférence (qui se rapproche du déni et permet de tenir) ;
- La violence, l'agressivité et la cruauté (transformer l'animal en chose pour supporter ce qu'on lui fait) ;
- Les moqueries et le rire, qui peuvent constituer une réponse au stress ; mais qui sont aussi une manière de dévaloriser le comportement des "petits nouveaux" plein de compassion, qui abandonneront ainsi plus facilement les injonctions au respect envers les animaux présents dans l'abattoir.

Catherine Rémy, sociologue au CNRS, relève une différence significative de perception des animaux à l'extérieur de l'abattoir et à l'intérieur de l'abattoir. Elle distingue donc exo-définition et endo-définition ; deux façons de percevoir les animaux destinés à être abattus :

L'exo-définition est celle des personnes extérieures à l'abattoir : celles qui établissent les règlements et contrôlent leur bonne application. Les animaux sont présentés, dans ce cadre, comme des êtres sensibles qui doivent être traités de façon "humaine", entre guillemets. On parle de "bien-être", de législation, de règlementation.

L'endo-définition est, quant à elle, celle des personnes qui travaillent à l'intérieur de l'abattoir et qui sont en contact avec les animaux vivants. Deux phénomènes se produisent dans ce cadre :
- L'objectivation, d'une part, qui est la transformation de l'animal en objet, phénomène nécessaire pour pouvoir accomplir "le sale boulot" ;
- Et la "subjectivation négative", d'autre part, qui intervient lorsque l'animal sort de son rôle d'objet en tentant de fuir, en se débattant, en résistant ; et qu'il devient alors un adversaire, un danger, un encombrement, un problème à régler.

On le voit, le décalage de perception des animaux est systématique : il correspond aux tâches à accomplir. La chose est bien documentée : on a tendance à adapter notre pensée à nos actes.

Et cela, en fait, les personnes qui mangent les animaux ont tendance à le faire aussi ! Ce phénomène est mis en lumière par certaines études, qui montrent que l'on a tendance à nier l'intelligence ou la capacité à ressentir des émotions chez les animaux que l'on mange.

Par exemple, une expérience consiste à demander à des personnes mangeant habituellement des animaux d'observer deux photos : une vache et un mouton dans une prairie. Deux versions d'un questionnaire sont ensuite distribuées, avec des variantes dans les légendes des photos : "Ce mouton/cette vache va passer le reste de sa vie à brouter avec ses congénères" ou "Ce mouton/cette vache va être abattu·e, découpé·e en morceaux et sera vendu·e comme viande dans les supermarchés". Le panel d’amateurs de viande doit alors noter de 1 à 7 les capacités mentales des animaux. Sans surprise, l’animal destiné à la boucherie se voit attribuer de moindres capacités, qu’il s’agisse de la vache ou du mouton.

Eh oui. Certaines personnes qui reprochent aux employé·e·s d'abattoir d'être des monstres qui nient la sensibilité des animaux... Nient elles-mêmes les capacités des animaux qu'elles mangent pour mieux supporter le fait de les manger.

Les personnes employées dans les abattoirs ne sont pas des monstres sans cœur. Certaines deviennent végétariennes ou véganes, voire militantes antispécistes en quittant leur poste.

Elles gardent d'ailleurs des séquelles longtemps après l'abandon de leur métier. On peut ainsi découvrir dans le film documentaire Entrée du personnel, réalisé par Manuela Fresil en 2013, le témoignage d'un ex-abatteur, qui raconte (je cite) : « Ça fait deux ans que j'ai quitté l'abattoir. Des cauchemars, j'en fais encore. Il n'y a pas de nuit où je ne me réveille pas en sursaut. Il y a toujours une bête vivante qui me court après. Je ne sais pas pourquoi, c'est toujours de la vivante que l'on rêve, jamais de la carcasse ou du sang. Il ne faut pas rêver, il n'y a pas de nuit où je ne tue pas de vaches. » 

Le député Olivier Falorni, Président de la Commission Parlementaire sur les abattoirs, confiait également (je cite) : "On a auditionné des gens qui faisaient des cauchemars la nuit et voyaient des êtres humains pendus à des crochets."

Voilà la réalité vécue par les travailleurs et les travailleuses des abattoirs.

3 - Capitalisme et précarité

Autre chose. Dans notre société capitaliste, gagner de l'argent -  par un moyen ou par un autre - est un impératif, difficilement contournable. Travailler dans un abattoir est l'un de ces moyens.

Prétendre qu'on peut trouver un boulot facilement "en traversant la rue" ; ou qu'on pourrait travailler ailleurs qu'en abattoir "si on le voulait bien" ; c'est très naïf, et bien peu rationnel. C'est nier que nous sommes conditionné·e·s, et que nous dépendons de mécanismes qui font de ce qu'on appelle "l'égalité des chances" un vaste mensonge.

Dans le monde réel, les personnes employées par les abattoirs sont souvent précaires. Ces postes - essentiellement des CDD ou des missions d'interim - sont soumis à un turn-over parmi les plus intenses qui soient sur le marché du travail. Les structures d'abattage ne demandent souvent aucune formation, aucun diplôme particulier, aucun certificat professionnel ; et souvent aucune expérience.

Tout ce qui est demandé dans certaines annonces de recrutement pour mettre à mort des agneaux, tuer et pendre des canards, voire même égorger des vaches sans étourdissement ; c'est, éventuellement, "une expérience dans l'agro-alimentaire" - mention extrêmement vague - comme en témoigne l'AFAAD (Association en Faveur de l'Abattage des Animaux dans la Dignité) dans son enquête "Quand des intérimaires non qualifiés abattent des animaux". On constate que ce qui prime, c'est la rentabilité.

Les personnes employées dans les abattoirs endurent souvent des traumatismes physiques (chocs, écrasements, coupures...) et des "TMS" (les fameux "Troubles Musculo-Squelettiques", parfois insupportables). Elles souffrent également de l'exercice d'un métier parfaitement ingrat, socialement dévalorisé ; et de perspectives d'évolutions nulles. La consommation d'alcool et d'autres drogues est fréquente pour tenir le coup.

Dans son livre Ma vie toute crue, l'ancien employé d’abattoir Mauricio Garcia-Pereira

explique (je cite) : "Quand le rythme est interrompu pour un motif qu’il ne juge pas suffisant, le chef est furieux. Ralentir, c’est s’exposer à de sérieux problèmes (…) Alors, même si le travail est mal fait, on préfère se taire, en espérant que ça passe inaperçu."

"Les employés pètent les plombs. Il y a eu des bagarres à l’abattoir. On travaille avec des couteaux longs comme des épées. Si tu mets un coup à quelqu’un avec ça, tu ne le loupes pas."

Un jour, il réceptionne, sur son tapis de travail, une poche informe. Il doit la percer et jeter le contenu à la poubelle. Il découvre alors qu'il s'agit d'un fœtus de veau sorti du ventre de sa mère, abattue quelques minutes plus tôt. Il témoigne alors, face à son profond écœurement, de l'indifférence et de l'agacement de son supérieur (je cite) : "Il ne fallait pas poser des questions. Il fallait faire son boulot, point, basta. Mon chef m'a dit "Ici c'est comme ça, sinon tu dégages."

4 - Une erreur stratégique

Dans ce système économique basé sur le salariat, il faut aussi se rendre compte d'une chose importante : les individus peuvent être remplacés facilement. Si une personne qui dirige ou qui est employée par un abattoir vient à être licencié·e suite à la diffusion de vidéos tournées en caméra cachée, par exemple, et bien... cette personne sera tout simplement remplacée par une autre. Et la machine continuera de tourner comme avant.

S'attaquer aux personnes travaillant dans les abattoirs est donc aussi, à mon sens, une erreur stratégique, qui focalise l'attention sur les individus plutôt que sur le système. Il serait plus profitable, je pense, de consacrer son temps et son énergie à la dénonciation du système spéciste, qui permet le fonctionnement de ces établissements, et à la recherche de solutions de reconversion pour les personnes qui sont concernées.

D'une manière générale, dialoguer avec les personnes impliquées dans l'exploitation des autres animaux permet de montrer une certaine ouverture, et de faire prendre conscience qu'il existe des points de convergence entre les deux parties. Parce que oui, c'est le cas.

Cela permet aussi de rappeler que les personnes animalistes ne sont pas les horribles misanthropes  qu'on décrit, ici et là, dans les médias.

5 - La pépite

Comme dans chaque chronique, nous arrivons maintenant à la "pépite" ! Ce mois-ci, j'aimerais vous parler d'un livre, qui traite de certaines questions abordées dans cette chronique. Ce livre, c'est Steak Machine, publié en 2017 aux Éditions Goutte d'Or.

Son auteur, Geoffrey Le Guilcher, est journaliste indépendant. Il s'est fait embaucher dans un abattoir breton en 2016, y a passé quarante jours, et dévoile dans cet ouvrage tout ce qu'il y a vu. Son objectif : révéler ce qui se passe dans ces lieux de mort pour les ouvriers qui y travaillent. Témoigner des cadences qui imposent non seulement aux autres animaux des traitements littéralement épouvantables et une fin brutale, mais qui imposent également aux êtres humains des conditions de travail terribles et traumatisantes.

Ce livre permet donc de percevoir le système spéciste de façon plus complète, plus totale. De remettre en perspective la confortable binarité dans laquelle il est parfois facile de tomber lorsqu'on défend les intérêts des autres animaux. Il permet d'oser dire que les employé·e·s d'abattoirs sont aussi, dans une certaine mesure, victimes de ce système, et que les ranger dans la case "ennemi·e·s" n'est peut-être pas aussi judicieux qu'il y paraît.

6 - Conclusion + citation de fin

Voilà, c'est la fin de cette deuxième chronique !  Merci à tous et à toutes d'avoir pris le temps de m'écouter. Je terminerai avec cette citation de Michel Audiard : "La vérité n'est jamais amusante, sinon tout le monde la dirait". Rendez-vous le mois prochain pour une nouvelle chronique. Et d'ici là, prenez soin de vous et des autres!



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Sources et informations complémentaires
 

  • "Les vaches n'ont pas de sentiments: l'auto-persuasion qui nous permet de manger de la viande":

https://www.20minutes.fr/planete/841586-20111213-vaches-sentiments-auto-persuasion-permet-manger-viande

 

  • AFAAD (Association en Faveur de l'Abattage des Animaux dans la Dignité) :

www.afaad.net/

  • Enquête : « Quand des intérimaires non-qualifiés abattent les animaux »:

http://blog.afaad.net/enquete-quand-des-interimaires-non-qualifies-abattent-les-animaux/

  • Steak Machine:

https://www.editionsgouttedor.com/single-post/2016/11/19/STEAK-MACHINE-1



 


Crédit personnel :

Le site de Florence Dellerie