Déambulation forcenée

Déambulation forcenée

Rédigé le 23/11/2019
Système Plévreux

Un jour on vous annonce que pour toujours vous partirez, que jamais plus vous ne reviendrez. Vous vous préparez et finalement vous restez à quai. Dans le texte ci-dessous, Système Plevreux décrit un retour à la vie jamais quittée.

 
Temps de lecture : 5'

 

Le texticule :

 


Sa déambulation, c'était aussi l'essence de son moteur à soupapes. Des émanations de bitume malpoli, d'herbe en sueurs, de pierres qui brûlent, de faïence qui tinte le glas, de chien qui jappe des monstres, de tentures qui dévoilent les vitres des ouvertures des antres humains, de peau nue sur les sofas éclopés, de blessures à lécher, de crottins à suivre, de « outing » sans instructeur, ni maître, ni élève, ni assemblée.

Cette femme-là, farouche, fière, aimant comme amante en péril, ne restait toutefois jamais longtemps à quai. Elle aimait trop la terre qui salit la laideur pour cela. Elle l'aimait trop pour ankyloser ses attachements en restant éperdue de vide, de présent et de contemplation.

C'est comme si cette matière vibrante, sèche ou gluante l'avait prise au piège, heureuse et complaisante.

Pourtant, elle avait gardé longtemps dans sa gueule, cette face molle ornée de traques par les conformes.

Un soir elle avait quitté son cocon nacré pour sauter à pieds déliés dans la fange dorée à la feuille de misère, au papier soyeux de solitude, à la pellicule de débandade.

Elle avait débusqué et largué ce qui l'aimantait pour accrocher les hordes sauvages. Les frappés. Les paumés. Les désespérés. Les déboussolés. Les déjà enterrés. Les jamais nés. De l'oublié, de l'errant, du poète des rues sans nom et du lâche en fuite incessante hors de lui-même.

Elle a semé derrière ses pas perdus des miettes de pain, afin de ne jamais retrouver son chemin. Les oiseaux de petites proies sont bien passés et sages ombres de la nuit, elles ont tout englouti.

Pour survivre, revivre, elle avait mangé des tessons d'écorce à épines, de l'animal apeuré et du meurtre ; elle avait bu des larmes de désespoir, du sang des torturés, du suc gastrique des bourdonnants, des liquides qui se volent parce qu'on ne veut pas faire don de soi.

Ce jour, elle n'avait pas voulu s'évader, mais pour rien au monde suivre également. Elle se serait cassé toutes les dents à coups de batte, sans hargne, mais pareillement sans pitié.

En quelques mois, elle avait rattrapé le temps perdu, celui du mal qu'il fallait qu'elle donne.
Par brassées elle a tout craché, elle a tout tué, tout enseveli.
Sans raison valable, sans honneur, sans respect.
Elle a violenté l'amour, brûlé le bonheur, étripé la paix.
Elle s'est scalpée des pieds à la tête, pour montrer une belle peau de bête.



« PINK ONE », œuvre de Skunkdog – 2019

 

 


Durant ces poignées de semaines, elle a trituré l'âme de ceux qui la chérissent, de ceux qui la bénissent comme ahuris qui s'agrippent à des racines sortant d'une terre lymphatique et puante et les a déchirés, tous, à dents aiguisées comme des épées limbiques. 

Elle ne voulait pas fuir, ni forcément se joindre, elle voulait estimer ; parce qu'elle aimait autant le limon sous ses pieds que les poteaux de béton éclatés, les clôtures éventrées, les murs qui s'appuient tant bien que mal sur la misère innée de l'humanité.

Le monde tout entier lui apparaissait quelquefois comme une gigantesque fleur d'eau, vénéneuse, perfide, carnivore, happant beauté et laideur, sans foi ni loi.

Quand elle eut compris cela, elle accoucha de son âme, oppressée auparavant comme toutes communes, et elle l'avait expulsée de son corps, pour qu'un morbide et frêle cordon guide ses pas et enterre sa vie trépassée en sourdine, ou bien sa mort que l'on avait décidé de lui voler durant une nuit entière, sans dignité aucune.

Elle ne souhaitait rien posséder vraiment, sauf quelques abysses de regard, quelques sensualités et dermes ravinés de terreur, mais épris d'une rescapée à pieds nus, d'une forcenée de la liberté de vivre. La liberté pour elle. La liberté d’autrui.

Elle habitait simplement en bordure de son enfance, sur la berge de cette âme tubercule qui aimait à récréer avec elle, lui et les autres, les choisis, non les élus.

La mémoire amplifie et généralise. De quelques heures parfois elle fait un hiver, de quelques secondes une sacrée époque, de quelques jours l’histoire d’un monde.

Elle a tout simplement choisi de monter à bord de cette goélette, construite par son imaginaire et navigant au gré de son seul bon vouloir.

Elle avance. Elle navigue en avançant.

Il est possible de saluer son passage et de dormir apaisés de grâce après l’avoir croisée. Les gens qu'elle regarde avec douceur n'ont rien à craindre d'elle.

Hissez les lambeaux du drapeau de la nation inexistante de celle qui retient pour elle-même. Ou décide de ne rien conserver. Du tout. Sans le rien. Et puis c'est tout.

Elle vient de faire un vœu aujourd'hui, mais elle ne vous le dira pas.

A personne. Pas encore.

 

Le ciel est haut et les étoiles flottantes sont bavardes.
Qu'il est bon qu'elle sache depuis toujours cela.

 

 

Système Plévreux