Spirale verte contre matière grise
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16/09/2019

Spirale verte contre matière grise

"Lorsqu'on est confronté·e à une information, quelle qu'elle soit, certains éléments doivent nous alerter. Parmi ces éléments, des termes vagues, excessifs, spectaculaires ou racoleurs doivent tout particulièrement éveiller notre vigilance, en particulier lorsqu'il est question de notre santé. "

 

Temps d'écoute : 9'41''

 

 

 

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Bonjour à tous et à toutes, et merci d'être à l'écoute de cette nouvelle chronique sur NONBI Radio ! Je vais parler aujourd'hui de... spiruline, cette mignonne spirale verte qu'on trouve à la vente notamment dans les magasins bio et sur Internet, et dont on entend souvent parler lorsqu'on s'intéresse à la nutrition.

Je précise dès maintenant que vous trouverez sur le site web de NONBI Radio toutes les sources et références scientifiques ayant servi de support à l'élaboration de cette chronique, ainsi que des informations complémentaires sur le sujet.

1 - La spiruline, c'est quoi ?

Commençons par le début ! Ce qu'on appelle "Spiruline", ce sont en fait des cyanobactéries du genre Arthrospira. Oui, vous avez bien entendu : le terme "spiruline" désigne des bactéries, et pas du tout des végétaux comme on a souvent tendance à le penser.

Les dénominations peuvent prêter à confusion, d'ailleurs, car le genre spirulina existe lui aussi, mais il se réfère à d'autres cyanobactéries qui ne sont pas utilisées dans un cadre alimentaire.

La spiruline est souvent, plus simplement, désignée par le terme "algue bleue". Elle est utilisée comme aliment, complément alimentaire, et parfois comme colorant. On la retrouve sous différentes formes : comprimés, paillettes, poudre, brindilles, gélules, etc. Elle est aussi parfois ajoutée à certains produits transformés.

Quand on parle de la spiruline vendue sous ces formes, il s'agit généralement de l'espèce Arthrospira platensis, dont 50% de la production mondiale est assurée par la Chine. Le reste de la production est partagée entre les États-Unis, la France et certains pays d'Afrique tels que la Côte d'Ivoire ou le Mali, par exemple.

Je ne vais pas entrer dans les détails ici car ce n'est pas l'objet de cette chronique, mais on peut souligner que ce produit présente des caractéristiques intéressantes d'un point de vue nutritionnel. La spiruline contient notamment près de 60g de protéines pour 100g de produit en moyenne (ce qui représente plus de deux fois le taux de protéines qu'on retrouve en moyenne dans la chair animale). Elle est aussi très riche en Beta-carotène, précurseur de la vitamine A ; et en fer, avec une biodisponibilité supérieure à celle de la chair animale.

On peut toutefois relativiser ces données, car le but, lorsqu'on cherche à avoir une alimentation équilibrée, n'est pas d'obtenir un maximum de nutriments, mais plutôt d'obtenir ces derniers en quantité adéquate en fonction de nos besoins.

D'autre part, sa consommation est déconseillée aux personnes enceintes ou allaitantes, entre autres ; et peut entraîner des nausées, réactions allergiques, troubles digestifs et autres désagréments. La consommation de spiruline n'a pas fait la preuve d'une balance bénéfice-risques suffisamment favorable pour déboucher sur la recommandation de la consommation de ce produit.

Pour parler plus clairement, dans l'état actuel des connaissances, en consommer est tout à fait dispensable.

2- De la B12 dans la spiruline ? Oui... Mais non.

J'en arrive au point central de cette chronique. Vous le savez peut-être si vous êtes familier ou familière avec certaines questions nutritionnelles relatives au végétarisme et au végétalisme : une complémentation en vitamine B12 est absolument indispensable quand on "végétalise" son alimentation, parce que cette vitamine ne se trouve ni dans les végétaux, ni dans les champignons.

Malgré tout, certaines personnes véganes consomment de la spiruline pour assurer cet apport en vitamine B12. Curieux, me direz-vous ? Eh bien, pas tant que ça. Contre toute logique, la spiruline est souvent vantée pour ses apports en vitamine B12 par les personnes qui en vendent.

Sur un site commercial proposant de la spiruline bio, on peut par exemple lire, je cite : "Les végétariens le savent, il est difficile de trouver cette vitamine en dehors de la viande et pallier les carences. Et c’est là où la spiruline prend toute son importance : elle peut être consommée en substitut à la viande et apporter tout ce dont le corps a besoin." Fin de citation.

Sur un autre site marchand, on peut lire également, je cite : "Cette algue douce et très nutritive contribue à la vitalité de l'organisme. Naturellement riche en protéines et vitamines B12, elle apporte tonus et énergie." Fin de citation.

On trouve aussi, chez un troisième fabricant ; je cite : "Couramment utilisée dans les programmes de désintoxication, la spiruline est riche en protéines, minéraux et vitamines tels que le fer et la vitamine B12." Fin de citation. Ce sont des exemples parmi beaucoup d'autres.

Pourquoi trouve-t-on ces affirmations, si la spiruline ne contient pas de vitamine B12 ? Et bien tout simplement parce que la spiruline contient en fait une molécule analogue à la vitamine B12, qui ressemble donc à cette dernière, mais n'est pas assimilable par l'organisme humain, et qui n'a donc aucune activité vitaminique. C'est là qu'est le premier problème.

Deuxième problème : l'absorption de cette molécule analogue à la vitamine B12 perturbe l'assimilation de la vitamine B12 et peut donc contrecarrer les effets d'une complémentation correcte. Si on prend de la spiruline, il faut le faire à 6h d'écart avec une complémentation en B12. Cet effet perturbateur a aussi été démontré avec d'autres algues, telle que le Nori.

Troisième problème : la présence de ces analogues fausse même les mesures sériques de la vitamine B12. C'est-à-dire que les personnes végé ou végane qui consomment ces algues, ne prennent aucun complément de vitamine B12 et font un bilan sanguin, vont peut-être y trouver un taux de B12 apparemment satisfaisant, alors même qu'elles sont en situation de carence. Le phénomène est donc particulièrement dangereux.

Et la carence en vitamine B12 peut avoir des effets graves. Augmentation du risque d'AVC, atteintes neurologiques, dépression, paralysies, etc. Chez les personnes enceintes ou allaitantes, cela peut tout simplement conduire à des drames : fausses couches, naissance prématurée, malformations telles que Spina bifida ou fentes labiales (ce qu'on appelait il y a encore une vingtaine d'année les "becs-de-lièvre"), et décès, entre autres.

Pour résumer : vendre de la spiruline en prétendant qu'elle est adaptée aux personnes végé ou véganes souhaitant se complémenter en vitamine B12, ça s'appelle une publicité mensongère. C'est une pratique commerciale trompeuse, puisqu'elle repose sur des allégations, indications ou présentations fausses ou de nature à induire en erreur portant, notamment, sur sa composition. Ces éléments sont énoncés dans l'article L121-1 du code de la consommation.

Des affaires judiciaires passées, qui concernaient d'autres types de compléments alimentaires, ont d'ailleurs abouti à des condamnations quand, je cite, "les informations délivrées par la société sont de nature à induire en erreur le consommateur sur les conditions d'utilisation du complément alimentaire X et sur les résultats attendus de son utilisation." Fin de citation. Or, le résultat attendu de la consommation de spiruline est souvent d'obtenir de la vitamine B12 puisque ces allégations commerciales sont utilisées comme arguments de vente, et sont clairement de nature à induire en erreur. 

Il me semble donc que les entreprises qui vendent ce produit devraient cesser de colporter de telles informations trompeuses, potentiellement dramatiques pour les personnes végé ou véganes, en particulier les bébés.

3 - Aliments miracles, profits miracles

Lorsqu'on est confronté·e à une information, quelle qu'elle soit, certains éléments doivent nous alerter. Parmi ces éléments, des termes vagues, excessifs, spectaculaires ou racoleurs doivent tout particulièrement éveiller notre vigilance, en particulier lorsqu'il est question de notre santé. 

Sur les sites marchands proposant de la spiruline, ainsi que sur les emballages de ces produits ou leur brochures de vente, on peut très souvent voir les termes tels que "superfood", "superaliment", "aliment miracle", "remède miracle", "produit magique", "produit star", etc. Ces appellations sont bien sûr purement commerciales et ne reposent sur aucun élément tangible. De même que "100% naturel", qui ne veut tout simplement rien dire. Aucun médecin ne les utilise ; ce sont de purs arguments marketing.

De la même façon, les longues listes de promesses santé doivent être considérées comme suspectes, en particulier lorsqu'aucun élément de preuve n'est fourni, ce qui est généralement le cas. Il n'est pas raisonnable de penser qu'une algue va non seulement "améliorer votre tonus et votre vitalité" - concepts déjà très vagues - mais aussi "vous permettre de mincir", de "prévenir la chute des cheveux et leur blanchissement", de  "ralentir le vieillissement de vos cellules", d'augmenter votre masse musculaire", d'améliorer l'aspect de votre peau",  "d'éviter toutes les carences", de "détoxifier votre organisme", de "booster votre système immunitaire", de "modérer votre appétit", etc., etc.

Certains discours publicitaires vont même plus loin et prétendent que la spiruline a des propriétés "anti-maladie" (quoi de plus vague ?), "anti-cancer", "anti-cholestérol", "anti règles douloureuses", et des actifs permettant "d'améliorer la mémoire et le sommeil", de "diminuer l'hypertension", "le stress", voire de "guérir une dépression".

Aucune de ces allégations n'est accompagnée d'études scientifiques pouvant appuyer ces conclusions. La chose est assez pernicieuse : on peut considérer que tout aliment ne contenant pas de cholestérol, par exemple (donc, n'importe quel aliment végétal), aide à lutter contre les maladies cardio-vasculaires induites par une hypercholestérolémie, ou encore que n'importe quel fruit ou légume comestible permet d'améliorer la vitalité et le tonus. On pourrait donc placarder ces allégations santé sur les patates, les brocolis et les artichauts. L'information est, au mieux, très vague.

Dernier détail pratique, on trouve souvent la spiruline à 40, 50, 60 € le kilo. Certains produits affichés comme étant les "plus purs" et/ou "plus naturels" dépassent les 150,00 € le kilo.

Bref, méfiance. On a parfois tendance à penser que la publicité mensongère est illégale et que, par conséquent, il est difficile de vendre un produit avec de telles affirmations si elles n'étaient pas véridiques. Pourtant, ces allégations santé fleurissent un peu partout, dans l'indifférence quasi générale.

4 - Mobilisez votre matière grise

Pour conclure : si vous êtes végé ou végane et avez envie de consommer de la spiruline, si vous en avez les moyens, et si vous pensez que c'est une dépense d'argent pertinente ; n'hésitez pas. Mais faites-le en mobilisant votre matière grise, en toute connaissance de cause. Faites marcher votre pensée critique.

N'hésitez pas à aller jeter un œil aux études accessibles en ligne, exigez des sources de bonne qualité, méfiez-vous des allégations issues des entités qui ont quelque chose à vous vendre ; allez vérifier par vous-même la composition nutritionnelle des aliments, par exemple dans la table CIQUAL éditée par l'ANSES. Bref, sentez-vous libre d'aller chercher l'info et de ne pas croire les vendeurs et vendeuses de rêves sur parole. Et surtout : prenez un complément de vitamine B12 qui en est vraiment un.

5 - La pépite

Comme dans chaque chronique, nous arrivons maintenant à la « pépite ». Ce mois-ci, j'aimerais vous parler d'un livre : "Santé, science, doit-on tout gober ?" Écrit par Florian Gouthière, journaliste et médiateur scientifique, entre autres, également créateur du site web Curiologie.fr.

Publié en 2017, ce chouette ouvrage - qu'on pourrait voir comme un manuel d'esprit critique appliqué à la désinformation scientifique - permet d'obtenir des clés d'analyses pour mieux appréhender certains sujets qui sont d'ordre scientifique ou qui en ont l'apparence ; notamment sur les questions de santé. Il permet aussi d'avoir une meilleure idée de la manière dont sont produites les connaissances, la manière dont elles circulent, et la manière dont on les réceptionne.

Bref, c'est à mon sens un indispensable, à placer sans hésiter dans le coin "auto-défense intellectuelle" de votre bibliothèque.

6 - Conclusion + citation de fin

Voilà, c'est la fin de cette septième chronique !  Merci à tous et à toutes d'avoir pris le temps de m'écouter. Je terminerai avec cette citation de Aldous Huxley : "Les faits ne cessent pas d'exister parce qu'on les ignore". Rendez-vous le mois prochain pour une nouvelle chronique. Et d'ici là, prenez soin de vous et des autres !

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Sources & informations complémentaires

DIVERS

►Loi sur la publicité mensongère  : article L121-1 du code de la consommation (loi 2008-776 du 4 août 2008) : https://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do?idArticle=LEGIARTI000019293636&cidTexte=LEGITEXT000006069565&dateTexte=20080806

► Exemple d'affaire judiciaire sur le caractère trompeur d'allégations commerciales d'un complément alimentaire : https://www.actualitesdudroit.fr/browse/environnement-qualite/qualite/21050/complement-alimentaire-bruleur-de-graisse-pratique-commerciale-trompeuse

SPIRULINE

►Page Wikipédia dédiée à Arthrospira : https://fr.wikipedia.org/wiki/Arthrospira

►Page Wikipédia dédiée à la spiruline en tant qu'aliment / complément alimentaire : https://fr.wikipedia.org/wiki/Spiruline_(compl%C3%A9ment_alimentaire)

► La spiruline dans la table CIQUAL de composition nutritionnelle des aliments (ANSES) : https://ciqual.anses.fr/#/aliments/11086/spiruline-(spirulina-sp.)-sechee-ou-deshydratee

► État de la recherche concernant les effets de la spiruline sur la santé humaine : https://medlineplus.gov/druginfo/natural/923.html

►La vitamine B12 présente dans les algues n’est pas biodisponible :
https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/2000824

►"Les cyanobactéries comestibles ne constituent pas une source de vitamine B(12) acceptable, en particulier chez les végétaliens" : Vitamin B12 sources and bioavailability (Vitamine B12, sources et biodisponibilité) : "The edible cyanobacteria are not suitable for use as vitamin B(12) sources, especially in vegans" :
https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/17959839

►La présence d’analogues à la vitamine B12 dans certaines algues perturbe l’assimilation de la vitamine B12 : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/10642899

►Les bilans sanguins font apparaître des analogues à la B12 susceptibles de masquer une carence chez les personnes véganes consommant des algues : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/11146329

►Le taux de fer diminue de manière significative dans le plasma de patient-e-s obèses prenant des compléments de spiruline : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/26779620


VITAMINE B12 ET VÉGÉTALISME / VÉGANISME

Les personnes ayant végétalisé leur alimentation doivent se complémenter :
 

►R.W Payne and B.F Savage, Vitamin B12 for vegans, Br Med J. 1977 Aug 13; 2(6084): 458.

►Herrmann, W. and Geisel, J. (2002). Vegetarian lifestyle and monitoring of vitamin B-12 status. Clinica chimica acta; international journal of clinical chemistry, 326(1-2), pp.47–59.

►A. L. Rauma, R. Törrönen, O. Hänninen et H. Mykkänen, Vitamin B-12 status of long-term adherents of a strict uncooked vegan diet (« living food diet ») is compromised, The Journal of Nutrition, vol. 125, no 10,‎ 1995, p. 2511–2515.

►M. S. Donaldson, Metabolic vitamin B12 status on a mostly raw vegan diet with follow-up using tablets, nutritional yeast, or probiotic supplements, Annals of Nutrition & Metabolism, vol. 44, nos 5-6,‎ 2000, p. 229–234.

►Corinna Koebnick, Ada L. Garcia, Pieter C. Dagnelie et Carola Strassner, Long-term consumption of a raw food diet is associated with favorable serum LDL cholesterol and triglycerides but also with elevated plasma homocysteine and low serum HDL cholesterol in humans, The Journal of Nutrition, vol. 135, no 10,‎ 2005, p. 2372–2378.

►Fiches d'informations au sujet de la vitamine B12 : https://questionsanimalistes.com/fiches-info-vitamine-b12/

LA PÉPITE

"Santé, science, doit-on tout gober ?", F. Gouthière, Belin, 2017. ISBN : 2410009301
http://curiologie.fr/ssdotg/