Les bénéfices du doute
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24/06/2019

Les bénéfices du doute - #4

Temps d'audition : 8'58''

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Sommaire
1 - Remise en contexte
2 - L'effet Dunning-Kruger
3 - La course à l'opinion
4 -
La suspension du jugement
5 - La pépite
Livre "Manuel d'autodéfense intellectuelle" (Sophie Mazet)
6 - Conclusion + citation de fin


Version lisible : 08'34''

 


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Bonjour à tous et à toutes, et merci d'être à l'écoute de cette nouvelle chronique sur NONBI Radio !

Je vais parler aujourd'hui d'un sujet qui concerne à la fois des questions de bienveillance, de pensée critique et de communication ; de prudence, de circonspection, d'humilité.

1 - Remise en contexte

Vous le constatez sans doute déjà : l'information se créé et se diffuse en masse, et très vite ; en particulier sur les réseaux sociaux. Je pense ne rien vous apprendre ; nous sommes constamment exposé·e·s à un grand nombre d'éléments présentés comme des faits, dans des domaines très divers : exercice du pouvoir politique, alimentation, écologie, loisirs, économie, sciences, etc.

Ca a de bons côtés : l'information est bien évidemment beaucoup plus accessible qu'avant, lorsqu'il n'existait qu'une seule chaîne de télévision, par exemple. Mais ça a aussi certains effets  pervers : dans une société où l'information circule aussi rapidement et aussi massivement, on peut à la fois ne plus savoir comment trier le vrai du faux ; et aussi être tenté·e de croire qu'on maîtrise pas mal de sujets parce qu'on y a été exposé·e·s plus ou moins fréquemment. Ce dernier point implique un petit danger.

2 - Quand on pense être plus malin·e qu'on l'est vraiment

L’"Effet Dunning-Kruger", qu'on appelle aussi "Effet de surconfiance" ou "Biais de supériorité illusoire", est un biais cognitif courant. Il suggère que les personnes ayant le moins de compétences sur un sujet donné vont avoir tendance à surestimer leurs connaissances ; alors que les personnes les plus compétentes vont avoir tendance à les sous-estimer.

Ce biais tire son nom de David Dunning et Justin Kruger, deux psychologues et professeurs à l'Université de Cornell aux États-Unis, qui ont publié les résultats de leurs travaux en 1999. Leur papier était titré "Incompétent sans le savoir, comment les difficultés à reconnaître notre propre incompétence nous pousse à nous sur-évaluer."

La tendance est la suivante : lorsqu'on est confronté·e pour la première fois à une information, sur un sujet X ou Y, on va avoir tendance à penser qu'on maîtrise plutôt bien la question. Et on peut en rester là, c'est-à-dire ne pas creuser davantage. À ce stade, on se situe sur le "Mont stupide", c'est-à-dire au sommet de l'opposition entre ce qu'on pense savoir et ce qu'on sait réellement d'un sujet.

Si on creuse, en revanche, on va finir par découvrir de nouveaux éléments, et donc se rendre compte de l'étendue de notre ignorance. On va alors tomber dans ce qu'on appelle "La Vallée du désespoir", qui correspond à cette phase où l'on prend conscience de l'infinie complexité des choses, et du fait que rien n'est aussi simple qu'on le pensait, pour notre plus grand malheur (parce que, oui, il est coûteux d'admettre qu'on ne maîtrise pas un sujet aussi bien qu'on le pensait).

Stagner dans cette Vallée du désespoir n'est cependant pas une fatalité : en creusant encore davantage, il est possible de remonter la pente et de devenir spécialiste, expert·e du sujet. On se rend compte qu'on n'en aura jamais une maîtrise parfaite, mais on aura une bonne vision à la fois de ses connaissances et de l'étendue de ce qui reste à découvrir.

Attention. Évitons les généralisations hâtives et les interprétations erronées : il n'est pas question, ici, de dire que les personnes délivrant des informations avec confiance et aplomb sont forcément incompétentes ! Si une personne vous affirme sur un ton extrêmement péremptoire qu'elle est convaincue que la Terre est sphérique, cela ne signifie pas pour autant qu'elle a tort : on peut aussi exposer des informations tout à fait rationnelles avec une grande confiance. Je vous l'affirme moi-même avec une certaine assurance !

Beaucoup de personnes véganes ont  sans doute déjà été confrontées à ce phénomène en ce qui concerne, par exemple, les questions nutritionnelles. Parce que tout le monde croit détenir certaines "solides connaissances de base" sur cette question. On l'a entendu à la télévision, on l'a lu dans le journal, ou dans cette brochure chez le médecin : il faut consommer des produits laitiers pour obtenir du calcium. N'importe qui vous le dira, c'est de notoriété publique ! On est sûr·e de son coup, c'est évident.

Tout comme on pense qu'il est évident qu'il faut manger de la chair animale pour obtenir des protéines ; ou encore qu'il faut manger du sang et de la "viande rouge" pour obtenir son quota de fer. Plus ou moins tout le monde pense avoir ce genre de "connaissances", entre guillemets. Et cela suffit généralement pour déclencher des débats houleux avec les personnes ayant "végétalisé" leur alimentation, qui ont d'autres connaissances, plus approfondies, parce qu'elles sont allées chercher un peu plus loin que la sagesse populaire, qui est rarement aussi sage qu'on le pense.

Parce que, quand on quitte le Mont stupide de la nutrition et qu'on creuse un peu, on apprend :
- Qu'on peut trouver du calcium ailleurs que dans les produits laitiers,
- Que ces derniers ne sont pas indispensables pour vivre en bonne santé, y compris pour les bébés, les enfants, les ados et les personnes âgées ;
- Que le fer est abondant dans les végétaux et que ce nutriment ne pose pas plus de problème chez les personnes véganes que chez les autres ;
- Etc.

Notre Ministre des Solidarités et de la Santé, Agnès Buzin, en a apporté une jolie démonstration le 13 juin dernier sur le plateau de CNEWS. Elle a affirmé, je cite : "les enfants ont besoin de protéines pour grandir ; ils ont besoin de protéines, aussi, "essentielles", celles qu'on ne trouve pas dans les végétaux. Et donc attention au véganisme." Fin de citation.

Cette courte affirmation contient plusieurs erreurs : il y a ici une confusion entre protéines et acides aminés. Le concept de "protéine essentielle" n'existe tout simplement pas. Les protéines sont composées d'acides aminés. Certains d'entre eux sont dits "essentiels", non pas parce qu'ils sont absents des végétaux, mais parce qu'ils ne peuvent être trouvés que dans l'alimentation. À titre d'exemple, le soja contient tous les acides aminés dits essentiels, dans des proportions idéales.

Cette méfiance vis-à-vis des apports protéiniques est vraiment l'un des mythes les plus persistants au sujet des alimentations végétales. Pourtant, toute personne mangeant varié et à sa faim peut obtenir les acides aminés nécessaires. C'est simplissime. La Ministre, perchée tout en haut du Mont stupide dont on a parlé tout à l'heure, fait preuve d'autant d'aplomb que son ignorance est grande. Elle en rajoute même, avec des formules telles que "je le dis".

Les personnes véganes ne sont pas en reste, évidemment ! J'ai moi-même fait bien des erreurs lorsque j'ai commencé à ne plus cautionner l'exploitation des autres animaux. J'ai pris pour argent comptant l'idée que les produits laitiers sont du poison, j'ai parfois pensé être plus compétente que je ne l'étais vraiment. Ca m'arrivera sans aucun doute à nouveau.

Ce qui est finalement rassurant, dans un sens, c'est que personne n'échappe à ce phénomène ! Vous, moi, tout le monde finit par se vautrer dans une confiance abusive à un moment ou à un autre. Tout l'intérêt de le savoir réside dans le fait qu'on peut, au moins, s'en méfier, et rester humble face à cette possibilité.

3 - La course à l'opinion

Un phénomène joue un rôle certain dans cette histoire : ce que j'appelle la course à l'opinion, et qui consiste à avoir un avis sur tout, de préférence tout de suite, pour éviter de passer pour une personne ignorante. Les repas de famille fourmillent d'exemples : tonton Pascal est une entité capable de produire des analyses pertinentes à la fois sur le conflit israélo-palestinien, la politique économique étasunienne ; les dispositions à prendre pour contrer le réchauffement climatique ; les mécaniques de pensée favorable à Daesh ; la politique migratoire du Laos ainsi que sur le bien fondé de la stérilisation des chats pour contrer leur impact sur la biodiversité. Il vous l'assure, il a bossé son sujet. 

Dans les milieux progressistes, on va souvent demander à chacun et chacune d'avoir un avis ferme, arrêté et "juste" sur des questions telles que l'antispécisme, la PMA, la GPA, le système capitaliste, le genre, le racialisme, le polyamour, le port du voile, les OGM, la prostitution, le système pénitentiaire, le glyphosate ou l'antinatalisme, entre autres. Des sujets faciles à aborder qui ne sont pas du tout clivants, donc.

Cela nuit à la coopération, à l'émancipation, à l'autonomie intellectuelle. Cela invite surtout au suivisme. Parce qu'il est extrêmement difficile et laborieux de se forger  une opinion solide sur l'ensemble de ces sujets complexes, on va avoir tendance à suivre l'opinion exprimée par un groupe social avec lequel on est déjà en accord, ou qu'on a l'habitude de fréquenter.

Exiger de soi-même et des autres une telle prise de position n'est donc pas forcément une bonne idée.

4 - La suspension du jugement

Une démarche saine, pour éviter de tomber dans ces écueils, consiste à se passer d'émettre un jugement, favorable ou défavorable, en l'absence de données suffisantes. C'est un principe de prudence et de réserve, qu'on retrouve souvent, notamment dans les milieux sceptiques, sous le nom de "suspension du jugement".

Dans le milieu animaliste, différentes stratégies sont menées pour revendiquer l'émancipation politique des autres animaux, exiger qu'on mette un terme à leur asservissement et aux souffrances induites. Toutes font débat au sein du milieu ; toutes sont discutées, remise en question, analysées et critiquées. Et c'est une très bonne chose. Ce qu'on peut regretter, c'est la manière dont certaines personnes prétendent détenir LA solution, LA stratégie permettant d'obtenir l'abolition de l'asservissement des autres animaux, tout en prétendant avec la plus grande assurance que telle ou telle autre stratégie est forcément inutile ou contre-productive.

Je ne pense pas que toutes les stratégies soient bonnes. Mais je pense qu'il est un peu présomptueux de prétendre savoir quelles conséquences auront celles qui sont menées actuellement, surtout à moyen et long terme. L'exercice est extrêmement complexe, d'innombrables facteurs sont en jeu. On peut tenter de tirer des leçons du passé, bien sûr, mais il faut garder une chose à l'esprit : des actions identiques, dans des contextes différents, produisent des effets distincts.

Tenter de transposer à la situation actuelle ce qui s'est passé avec des actions similaires, dans d'autres pays à des époques différentes ; présente donc un risque de tirer des conclusions erronées. Je pense qu'il est important de garder cela à l'esprit pour assainir les débats, que ce soit au sein des milieux animalistes ou en-dehors.

5 - La pépite

Comme dans chaque chronique, nous arrivons maintenant à la "pépite" ! Ce mois-ci, j'aimerais vous parler du livre "Manuel d'autodéfense intellectuelle", de Sophie Mazet ; qui décrypte les propos conspirationnistes, pseudo-scientifiques, les théories du complot, les discours politiques ou publicitaires, etc. Facile à lire et très accessible, il constitue une bonne entrée en matière pour toute personne souhaitant éveiller son esprit critique et contrer les éléments de propagande, les fake news, rumeurs, idées reçues et autres balivernes pourtant crédibles en apparence.

C'est un bon outil pour détecter les discours trompeurs, mais aussi pour se rendre compte de nos propres limites en tant qu'individu. J'aimerais que la pensée critique soit davantage envisagée de cette façon : comme un moyen, avant de chercher les erreurs commises par les autres, de savoir pourquoi et comment notre cerveau nous joue des tours. Bref, de nous rendre un peu plus humble.

6 - Conclusion + citation de fin

Voilà, c'est la fin de cette quatrième chronique !  Merci à tous et à toutes d'avoir pris le temps de m'écouter. Je terminerai avec cette citation de Charles Darwin : "L’ignorance engendre plus fréquemment la confiance en soi que ne le fait la connaissance". Rendez-vous le mois prochain pour une nouvelle chronique. Et d'ici là, prenez soin de vous et des autres !


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Sources & informations complémentaires

- Effet Dunning-Kruger : https://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_Dunning-Kruger

- Déclaration d'Agnès Buzin sur CNEWS le 13.06.2019 : https://tinyurl.com/y5acr4d2