Tribune Libre

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Rédigé le 29/01/2019
Néo ...


Earth Resistance


Durant l’Assemblée Générale antispéciste qui s’est tenue mardi soir, nous avons vécu une curieuse expérience de mise en abîme : cet événement contestataire, rassemblant des militant.e.s, a été lui-même l’objet d’une action directe. Des activistes avaient organisé un disrupt pour interrompre l’intervention des porte-paroles de l’association Boucherie Abolition. Le service d’ordre s’attelait tant bien que mal à calmer le jeu tandis que les activistes essayaient de faire passer leur message sous les blâmes de l’organisateur contrarié de voir ainsi mis à mal l’ordre du jour de son assemblée. Parler du racisme dans le mouvement ? Ce n’était pas le moment ! Mais est-ce jamais vraiment le moment ? Le milieu antispéciste est oppressif ; il est gangréné par la présence de misogynes, de racistes, de transphobes, queerphobes, homophobes, islamophobes, de violeurs. Les personnalités de Boucherie Abolition ne sont que la face la plus visible et bruyante de ce problème, Solveig Halloin s’étant illustrée depuis longtemps pour ses appels à la violence envers les femmes voilées ; elle avait par ailleurs accusé Earth Resistance de “promouvoir le fascisme islamiste” en 2017 parce qu’on interdisait les propos et attitudes islamophobes sur notre Camp de la Transition. Rien de nouveau sous le soleil, sous cet aspect le mouvement est à l’image du reste de la société. Mais comment ces attitudes peuvent-elles être tolérées dans un mouvement qui se réclame de la justice sociale ? La beauté et la force de l’antispécisme résident dans son rejet absolu de la domination. Pourtant, les oppresseur.se.s ont droit de cité parmi nous au nom d’une sacro-sainte “unité” qui n’est qu’une fiction. Celles et ceux qui osent dénoncer les oppressions, on les accuse de diviser le mouvement. Remettons les choses en place : ce ne sont pas celleux qui dénoncent les oppressions qui divisent le mouvement. Ce sont les oppresseur.se.s. Les oppresseur.se.s divisent et excluent ; iels excluent les personnes racisées, les personnes queer, trans, les travailleur.se.s du sexe et tout.e.s celles et ceux ciblé.e.s par leur idéologie haineuse. Par quel absurde raisonnement en vient-on à considérer comme coupables les victimes et leurs allié.e.s ? L’organisation de l’A.G. n’aurait pas dû laisser la parole à une association notoirement raciste et islamophobe telle que Boucherie Abolition en premier lieu. Certain.e.s diront qu’on devait voter pour un thème et non pour une association ; mais c’était bien un powerpoint logoté Boucherie Abolition qui s’affichait sur le mur ; les deux porte-paroles, arborant le t-shirt de ladite association, sont venu.e.s à plusieurs reprises répandre leur logorrhée raciste sur la page de Earth Resistance. Si personne d’autre n’était apte à parler des fermes à sang, on aurait pu désigner un autre thème. Ce n’est pas comme si l’exploitation animale manquait de diversité. Je déplore le chantage émotionnel utilisé à tout va pour silencier les voix contestataires à l’intérieur du mouvement, cette manie fréquente que les défenseur.se.s de la pensée unique ont d’instrumentaliser les animaux pour censurer la pensée dissidente et maintenir un silence coupable autour des oppressions commises par des militant.e.s et organisations qui se réclament de l’antispécisme. “Pour les animaux” est devenu un suffixe commode pour couper court à toute tentative d’autoréflexion. “Que diraient les animaux s’iels nous voyaient ? Que diraient les animaux ?” La méthode de culpabilisation magique pour intimer à un silence qui va de paire avec une rhétorique martyre et sacrificielle. Que nous importent les humain.e.s puisque nous sommes un mouvement de libération animale ? Sur le dos des animaux, on se permet tout et n’importe quoi. Au lieu de conjecturer sur ce que penseraient les autres animaux s’iels étaient aptes à comprendre nos conflits internes, peut-être serait-il temps de se focaliser sur nos objectifs concrets et comment les atteindre. Nous voulons mettre un terme à l’exploitation animale. Pour accomplir cette mission ambitieuse, nous avons besoin d’un mouvement efficace, fédérateur, cohérent et crédible et il ne le sera jamais tant qu’on tolérera des racistes dans nos rangs. La lutte antispéciste est au croisement de nombreuses problématiques : climatiques, écologiques, paysannes, elle est dans son essence proche des autres luttes sociales. En refusant d’endosser les responsabilités que cela implique, on se prive d’allié.e.s extrêmement précieux.ses pour la cause et on continue de s’ostraciser. On a objecté : l’A.G. n’était pas le moment de parler de tout ça. Il fallait en parler au café, sur les réseaux sociaux ou lors d’une conférence dédiée - autant de “solutions” qui n’auraient touché que les convaincu.e.s. Tout.e.s les militant.e.s présent.e.s hier se seraient-elles déplacées en masse lors d’une A.G ayant pour thème la lutte contre le racisme dans le mouvement ? Soyons honnêtes : non. La vérité, c’est que ce n’est jamais le bon moment pour parler des vérités qui dérangent et que toute tentative de remise en question est perçue comme une attaque. En refusant d’accepter la contestation dans nos rangs, nous ne valons pas mieux que le système que nous entendons combattre. Les complices de l’industrie agro-alimentaires aussi sont persuadé.e.s d’être dans leur bon droit quand on fait des disrupt dans leurs locaux ; iels ne se voient probablement pas comme les méchant.e.s de l’histoire. Un processus révolutionnaire implique d’accueillir la critique quand elle émerge. Être végane et antispéciste n’est pas l’alpha et l’omega de la sainteté et ne nous rend pas irréprochables. Comment peut-on prétendre amener le monde à se remettre en question si on n’est pas capables de le faire nous-mêmes ? Ce fameux disrupt n’a pas empêché qu’un thème soit désigné par le vote comme c’était l’objectif de cette A.G. Les animaux n’ont pas souffert de cette intervention. Nous passons notre temps à expliquer aux carnistes que les intérêts des animaux sont conciliables avec ceux des humain.e.s. Cette leçon vaut pour nous aussi. Parce que se taire face aux oppressions c’est être complice, parce qu’il est impossible de s’unir à la fois aux oppresseur.se.s et aux opprimé.e.s, nous prenons la décision de nous désolidariser officiellement de l’association Boucherie Abolition et de ses représentant.e.s. Rien de haineux dans cette déclaration que l’on prendra peut-être pour une contribution de notre part à la célèbre “gué-guerre entre associations”. Il ne s’agit pas d’ego et de conflit interpersonnel ici mais d’une prise de position politique, de même que nous ne pourrions nous associer avec des organismes d’extrême droite. Pour nous, les oppresseur.se.s ne sont pas des allié.e.s.

Texte de Emilie Pujol