Gilets Jaunes, de l’oppression à la libération ?

Gilets Jaunes, de l’oppression à la libération ?

Rédigé le 13/01/2019
Néo ...


Chaque manifestation des  Gilets Jaunes est un acte. Une étape dramaturgique vers une apogée dont on tirera un jour les leçons.

Ce samedi 12 janvier 2019, l’Acte était neuvième ! Quand habituellement une pièce se joue en 3 actes ou en 5, on voit venir rapidement le dénouement. Or en se prolongeant, l’histoire qui se déroule ici est un mystère dont on a bien du mal à envisager l’issue.

Si cela dure depuis tant de temps, c’est que sociologiquement les GJ ne sont pas un groupe social, ne sont pas un milieu, une corporation. Les protagonistes ne sont pas des archétypes. A tel point que tout a pu être dit sur les GJ. On les pensait infiltré-e-s par l’extrême droite, racistes, homophobes et sexistes ; on pouvait le craindre tant des positionnements individuels n’avaient rien à voir avec le seul progrès social.

Lorsque nous sommes allés à leur rencontre avec notre micro, nous avons constaté la diversité représentative du mouvement, ce qui en crée une hydre que le pouvoir a bien du mal à saisir.

Si le mouvement se veut apolitique, il est surtout apartisan. Aucun mouvement n’a été autant politique depuis longtemps. Et c’est probablement la raison pour laquelle il perdure voire même qu’il a du mal à se structurer en une force puisqu’il est un agrégat de diverses réalités et identités.

Des personnes de tous âges, de tous genres, de toutes conditions, de tous statuts et de tous intérêts se regroupent pour ensemble revendiquer. Vous les entendez dans les diffusions cette semaine sur NONBI, les revendications sont celles de l’égalité, de la justice sociale et de la considération dont le discours varie en fonction de chacun.e. Il y a une contestation de fond au delà des évidences. Une quarantaine de revendications qui demandent au pouvoir de remettre en cause ses fondements et le potentat d’un système capitaliste verrouillé.

Or E.M est le fervent défenseur d’un système inégalitaire. Le discours du Président souvent binaire et sentencieux prônant la méritocratie est par nature maltraitant, déconsidérant et provoquant. Il suffit d’entendre ce florilège d’un an de macronie compilé par France-Inter.

Devant ce mépris, subissant de plein fouet les disfonctionnements systémiques, c’est partout en France que fleurissent des occupations de ronds-points et des cabanes où chacun.e, libre sur tous les réseaux sociaux, s’affirme. Au delà des sollicitation envers le pouvoir, les GJ en demandent la démission.


Une violence d’état au service d’un pouvoir en crise

Rejetant ou méprisant la pluri-réalité de ses opposants, l’État joue la carte de la répression. Les techniques de nassage des manifestations empêchent le droit à manifester et à se rassembler des citoyen-ne-s, la puissance de frappe mobilisée pour contraindre les cortèges, le manque de discernement et les actes de soumissions, tout cela met en exergue la volonté répressive ciblée :



La position inflexible et violente de l’État devient chaque samedi une raison supplémentaire de prolonger au samedi suivant. La prétention dans les propos, les mesurettes du pouvoir prenant de haut les milieux populaires, la volonté permanente de tancer les débordements, tant par l’humiliation que par la mutilation montre à quel point le pouvoir ne cherche pas la concorde mais fait monter en pression le peuple pour mieux lui mettre le genou à terre encore.



Dans toute cette violence démesurée, il y a une provocation. La crispation du pouvoir et la position hiératique du Chef de l’État sont l’expression d’une jouissance hautaine. Il y a dans la posture comme un complexe de supériorité indigne de la fonction. Ce prince aime les dorures et les apparats, les flatteries et la soumission. Si toute cette violence est possible sur les boulevards parisiens et dans les régions, c’est que paradoxalement elle flatte l’égo du Président qui, grâce à elle, trouve une justification egocentrique de son "exceptionnelle valeur". Ne déclare-t-il pas que : « la France n’est pas un pays réformable… » « … parce que les françaises et les français détestent les réformes… » ? Ce Président accepterait la violence car elle nourrirait son autorité et son estime de lui. Il n’a de cesse de la provoquer pour la stimuler. C’est un cercle sans fin. Le pouvoir est en crise dans son exercice.

Le 1er mai 2017, lors de son discours de La Villette, ce qui était passé inaperçu prend aujourd’hui tout son sens. Lorsqu’il déclarait que « toutes les paroles ne se valent pas, [qu’]il y a des sachants comme des non-sachants, qu’il y a une autorité qu’il faut reconstruire dans une société démocratique, celle de ceux qui savent. » Et faisant référence à une parole de Paul Ricoeur : « mon autorité vient de ce que j’ai lu plus de livres” et affirmant lui-même que « parce qu’il y a des gens qui ont lu plus de livres, parce qu’il y a des gens dont la parole est claire et éclaire la vérité dans notre société et parce que toutes les paroles ne se valent pas », on comprends à quel point nous sommes sur une imposture, celle d’un homme dont les fantasmes de grandeur ne permettent plus le discernement et plagiant Hamlet nous pourrions dire qu’« Il y a quelque chose de pourri au royaume de France. » Un immense fantasme s’est emparé du pouvoir dans notre pays. Il y aurait deux types de citoyen-ne-s, ceux aptes et les autres non-aptes.

La lutte des classes n’a donc jamais vraiment cessé dans notre pays et partout sur la planète maintenant elle revient. Elle a changé d’objet. Nous posons la question aux GJ dans nos entretiens et à aucun moment iels ne veulent vraiment parler d’une lutte des classes. C’est que le capitalisme a fait son oeuvre depuis de nombreuses décennies en déstructurant  le maillage de la culture prolétarienne. L’identité des prolétaires en tant que groupe social a été transformée en une individualisation dans le confort et la consommation. Le désir mimétique a forgé des individualités à la recherche du bonheur à tout prix les détournant de la conscience de classe. Cela a dissocié les forces et créé des écarts de revendication. L’unité disparue, le pouvoir capitaliste s’est installé dans le confort de la domination idéologique. Et l’écart s’est creusé entre des possédant-e-s et non plus comme par le passé des nécessiteux-ses mais des désirant-e-s. La seule passerelle possible entre ces deux états étant la fortune personnelle. Elle-même un but à atteindre grâce au mythe de la méritocratie et du « travailler plus pour gagner plus. »

Aujourd’hui les propos et la posture de ce pouvoir, incarné par E.M, sont l’émergence directe de cette [sub]conscience de classe. Non pas dans un rapport de force à la production, mais dans celui de la possession. Ceux qui ne possèdent rien ou pas assez sont lorgné-e-s comme des envieux-ses et des profiteur-e-s. Iels n’auraient qu’à traverser la rue pour trouver un job s’iels le voulaient vraiment.

Bien sûr, il y a une lutte des classes toujours opérante. Changeant de nature, elle est celle du mépris d’une partie de la population non par dégoût envers un état transpirant dans la force de travail s’opposant aux cols blancs, mais envers une population perçue sans esprit, des imbéciles contre une classe d’esprit hautement élevée. Cela confère à cette dernière une conviction de supériorité qui s’amuse et à la fois cherche à se protéger des « gueux de la pensée. »

Il y a un jeu du chat et de la souris entre cette classe et le peuple, entre son représentant ambitieux devenu président et le peuple. Et le déchaînement de violence, les atteintes physiques et les mutilations faîtes à des individus de 20 à 70 ans montrent que ce Président et son gouvernement sont en guerre idéologique contre le peuple souverain, transformant les forces policières en forces armées. Il n’y a rien de logique à cette violence d’État, il y a tout de [patho]logique en elle. Si aucune réelle avancée de négociation ou de conciliation n’a eu lieu c’est qu’il y a une satisfaction à voir ce mouvement se faire « castagnier ». Quel homme censé aimerait voir un conflit social s’éterniser de la sorte, sans s’inquiéter de cette toute puissance dans les actes policiers ? Nous sommes face à un jeu de dupe où le peuple croit gagner des droits à chaque acte alors qu’il ne fait qu’exciter la fatuité d’un pouvoir corrompu en pensée.


Naissance d’une Utopie

C’est Samedi 5 janvier 2019 qu’un cap aura été franchi par deux actes symboliques. Un homme à visage découvert n’ayant que ses poings pour se faire entendre et n’ayant plus rien à perdre face à ce que nous décrivions plus haut, s’oppose à ceux incarnant l’injustice autoritaire. Cet homme poussé à bout et dont le témoignage montre le désarroi, dans d’autres circonstances serait coupable.


Autre point d’orgue lorsque des personnes avec un charriot élévateur défoncent la porte du Porte-Parole du gouvernement. Le pouvoir, apeuré par les GJ et retranché dans les Ors de la République, est en symbolique délogé par le peuple.


On dépasse ce jour-là les simples revendications qui par nature légitimeraient et reconnaitraient leur interlocuteur dans la négociation. Depuis quelques semaines, les GJ ne peuvent plus discuter. Entre autoritarisme et condescendance, le pouvoir les infantilisent et ce qui n’était que des revendications enflamme l’imagination. Le mythe du grand soir devient une probabilité. L’Histoire s’écrivait encore dans ce neuvième acte et elle pourrait prendre corps. Des syndicats approchent le mouvement en vue du grand soir. Pour la première fois, la grève générale est envisagée. Lors d’une AG à Toulouse on indique attendre « un discours de soutien sans retenue ni ambiguïté de la part des forces syndicales. »

On sollicite un préavis de grève permanent pour libérer les salarié-e-s et permettre leur présence dans le mouvement ou sur leur lieu de travail. Il n ‘y a plus de croyance dans les négociations. Un blocage apparaît possible par appel à la grève générale fin janvier. Dans cette perspective et si le mouvement GJ est rejoint par des syndicats, le mouvement pourrait prendre un nouveau départ. Libres et égaux-ales en Droits, les citoyen-ne-s en appellent à la justice (sociale). Une Utopie naitrait-elle, celle de la libération populaire ?

Néo.